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Manifestation anti-raciste à Rio, Brésil, le 20/11/20

Le groupe Carrefour au coeur d'un réveil antiraciste au Brésil

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La mort d'un client noir battu à mort par deux vigiles au Carrefour de Porto Alegre a soulevé une prise de conscience du racisme structurel dans la société brésilienne, malgré le déni du président Bolsonaro. Au Sahara Occidental, le désespoir des Sahraouis précipitera-t-il une guerre plus large ?

Manifestation anti-raciste à Rio, Brésil, le 20/11/20
Manifestation anti-raciste à Rio, Brésil, le 20/11/20 Crédits : Carl De Souza - AFP

Au Brésil l’enseigne de grande distribution française Carrefour se retrouve prise au cœur d’un grand débat national sur le racisme.

On a déjà parlé dans les journaux de France culture la semaine dernière de ce drame survenu jeudi à l’hypermarché Carrefour de Porto Alegre dans le sud du Brésil : ce client noir, Joao Alberto Freitas, poursuivi dans les allées puis battu à mort, sous l’œil des clients et des caméras de surveillance, par deux agents de sécurité du magasin. 

Ces images, diffusées par les chaines de télé brésiliennes, elles ont suscité une très forte indignation dans le pays, qui s’est retrouvé face à son miroir, à s’interroger sur le niveau de racisme structurel de la société brésilienne. 

Seul un manque de considération total pour ce qu’est la dignité humaine peut expliquer l’acharnement des agents de sécurité sur cet homme… écrivait encore la Gazeta do Povo ces derniers jours encore dans un éditorial intitulé "la barbarie au supermarché". Il y a là un "déni de civilisation", qui conduit des personnes détentrices du pouvoir tout infime soit-il (en l’occurrence des vigiles embauchés en sous-traitance par Carrefour) à renoncer à toute limite morale pour rouer de coups un homme puis l’étouffer lentement en écrasant sa tête sous leur genou.

Il y a aussi cette autre personne, employée elle directement par le groupe Carrefour, en charge de la sécurité du magasin de Porto Alegre, que l’on voit sur les images arriver, assister à l’agression mortelle, et même la filmer, sans intervenir. Cette femme, nous apprend le portail d’info G1, a été arrêtée hier avec 7 autres suspects, en plus bien sûr des deux vigiles. Elle aurait eu le pouvoir de stopper l’agression de Joao Alberto Freitas, elle a laissé faire, sciemment… et son interpellation semble poser très clairement la question de la complicité, de la responsabilité du groupe Carrefour. 

Une responsabilité qui est d’ailleurs dénoncée, quasiment chaque jour depuis jeudi dernier, par des militants antiracistes qui se revendiquent du mouvement américain Black Lives Matter (le parallèle avec la mort de George Floyd est évident), et qui manifestent dans les magasins Carrefour à travers le Brésil, appelant pour certains au boycott de l’enseigne française.

Depuis jeudi, Carrefour tente  un peu maladroitement de redorer son image auprès des Brésiliens. Par exemple en créant, c’est une info à lire dans la Folha de Sao Paulo, un fonds de lutte contre le racisme, doté de 25 millions de réals soit 4 millions d’euros. La direction de Carrefour Brésil explique au quotidien que "bien sûr ça ne ramènera pas à la vie Joao Alberto Freitas, mais ça permettra de combattre les discriminations et le racisme structurel dans la société, ce qui est urgent au Brésil".

Le groupe français botte donc en touche en pointant ce problème, qui la dépasse largement, du racisme latent de la société brésilienne. Même la haut-commissaire de l’ONU aux Droits de l’Homme, la Chilienne Michelle Bachelet, condamne ce qu’elle qualifie également de "racisme struturel" profondément enraciné dans l’organisation sociale du pays. Les témoignages de victimes de ce racisme se multiplient dans les médias depuis jeudi dernier, la BBC en langue brésilienne publiait même celui d’Alexandra Loras, consule de France à Sao Paulo pendant huit ans qui confirme : même avec son statut de diplomate, elle a elle-même, femme noire, "été victime de ce racisme" qui est présent "partout au Brésil", selon elle.

Et si une immense majorité des Brésiliens a conscience de ce problème, il y en a un qui depuis presqu’une semaine se terre dans le déni. : le président d’extrême-droite Jair Bolsonaro, déplore El Pais Brasil, n’a fait jusque-là que minimiser l’impact de la mort de Joao Freitas, et ce constat du racisme structurel dans le pays qu’il dirige. 

Il affirme que toute cette agitation est l’œuvre de "groupes militants qui veulent semer le conflit et la haine au Brésil en y important des tensions qui ne correspondent à rien dans l’histoire de ce pays". Pour Luis Arias d’El Pais, on est là face à un "aveuglement kafkaïen" de la part de Jair Bolsonaro, pas très surprenant à vrai dire de sa part, mais qui pourrait bien fédérer contre lui un "front des ressentiments au-delà des couleurs politiques et des couleurs de peau". Une "révolution" anti-Bolsonaro qui bute toutefois pour le moment sur un obstacle, et c’est toujours le même : les meneurs de l’opposition brésilienne , écrit Luis Arias, sont encore empêtrés dans un éternel "bal des égos", incapables, jusque-là, de désigner un chef de file pour les prochaines élections. 

Un avertissement, cette fois, à propos du conflit qui s’est reveillé ces derniers jours au Sahara Occidental.

A lire dans le quotidien suisse Le Temps, une interview de la militante sahraouie Aminatou Haidar qui nous interpelle, au-delà de toutes les considérations militaires et géopolitique que charrie ce conflit "ensablé  depuis bientôt trois décennies", sur le "désespoir du peuple sahraoui". 

Désespoir de voir le vieux rêve de l’autodétermination s’éloigner, à mesure que le Maroc ancre dans le temps long son "occupation des trois quarts du Sahara Occidental" et y ouvre par dizaine des consulats de pays étrangers, pour marquer son territoire et le soutien international dont il bénéficie. 

Désespoir des activistes sahraouis comme Aminatou Haidar de se sentir surveillés, menacés, condamnés à vivre en exil, en réfugiés comme la plus grande partie de leur peuple. Ce désespoir, dit-elle au Temps, amène ce peuple Sahraoui et le Front Polisario à « ne voir comme seule issue  qu'une reprise de la guerre », telle qu’on a pu le voir ces dernières semaines.  

Le Middle East Eye ne dit pas autre chose, quant il parle, lui, de "l’exaspération" des Sahraouis face à l’absence de réaction internationale à la reprise des hostilités il y a 10 jours à la frontière avec la Mauritanie… 

Quand le Maroc, via tous ses médias, se complait dans la propagande de guerre en annonçant, comme le fait le site d’info le 360, que "le Polisario et son allié l’Algérie admettent leur défaite", le son de cloche est extrêmement différent dans la presse algérienne justement, comme dans El Watan selon qui "l’armée sahraouie [aurait] infligé de lourdes pertes aux occupants marocains"

Alimenté par "le désespoir, l’exaspération des Sahraouis", le conflit au Sahara Occidental est loin d’être terminé, n’en déplaise aux Marocains, avertit The Middle East Eye selon qui il y a un vrai risque que les "escarmouches" des derniers jours, ne "dégénèrent en un conflit régional bien plus large"

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