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Une de journal colombien, Cali, le 26/11/20

Mort de Maradona, entre ferveur argentine, piège napolitain et rancune anglaise

6 min
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La planère football pleure Diego Maradona, icône de l'identité nationale argentine et compagnon de route des gauches latino-américaines. La presse rend hommage à ses coups de génie footballistiques comme à ses excès autodestructeurs, de Buenos Aires à Londres en passant par La Havane et Naples.

Une de journal colombien, Cali, le 26/11/20
Une de journal colombien, Cali, le 26/11/20 Crédits : Luis Robayo - AFP

Étrange sensation, bien au-delà du deuil, ce matin dans la presse argentine…

Tout a commencé par cette détonation, ce mercredi vers 13 heures dans le ciel de Buenos Aires. "Le genre de scoop auquel on se prépare toute sa vie quand on est un journaliste argentin", écrit Hector Gambini pour le grand quotidien Clarin ; ce scoop pourtant qu’on ne voudrait jamais avoir à mettre en page : "Diego Maradona est mort". 

Comment annoncer une telle nouvelle au pays, poursuit l’éditorialiste ? C’est comme si on lui annonçait que l’Argentine est morte, que nous sommes tous morts. Diego Maradona, footballeur vénéré bien au-delà des terrains de foot et des limites de la raison chez lui en Argentine, était, toujours sous la plume d’Hector Gambini, "tel l’Aleph des nouvelles fantastiques de Jorge Luis Borges" : il était "le point où convergent toutes les composantes de l’identité argentine. Il était ce tout qui contenait et vomissait parfois tout ce qui fait l’argentinité, un miroir cru qui permettait aux Argentins de voir qui ils sont, le bon et le mauvais, l’amour et la haine tels des cousins qui se feraient sans cesse de l’œil… tout comme le football et la politique".

"Le football, personne ne l’aimait comme Maradona", et personne surtout n’aura "donné autant de plaisir" à ses amateurs : c'est l’hommage rendu cette fois par Juan Pablo Varsky pour La Nacion, toujours à Buenos Aires. On y repasse une énième fois au marqueur noir l'image d'Epinal qui collait à la peau du génie argentin :  un enfant des quartiers pauvres qui a tout appris sur les terrains vagues en bas de chez lui, pour monter au firmament du foot mondial, venger son pays humilié par les Anglais et la guerre des Malouines, venger ses origines sociales et tout un continent sud-américain éreinté par l’impérialisme yankee…

Cette dimension politique du personnage Maradona est également saluée par de nombreux quotidiens, à commencer par La Granma, à Cuba, qui note que Diego Maradona a eu le bon goût de mourir un 25 novembre, le même jour que son idole Fidel Castro. Les deux hommes s’étaient rencontrés, en juillet 1987, quand le footballeur était au sommet de sa gloire mais aussi au plus bas de son addiction aux drogues dures. De leur rencontre, la Granma se souvient que "Diego avait été choqué quand Fidel lui avait confessé qu’enfant, il jouait au poste d’ailier, le plus à droite de son équipe". L’honneur est sauf, conclut aujourd’hui le quotidien cubain, à présent Maradona est assis pour l’éternité "à la gauche du monde"… et du père Castro. 

Et ça nous amène à l’autre pays qui pleure le plus le footballeur aujourd’hui : l’Italie bien sûr et son championnat à qui l’argentin aura  donné les années les plus exubérantes de son football et de sa vie. La Gazzetta dello Sport, une foi épuisés les sempiternelles rétrospectives footballistiques, s’attarde sur cet improbable synchrétisme footballistico-politico-religieux qui s’est constitué au fil des décennies autour du personnage Maradona. 

Si on le dit "immortel", aujourd’hui, c’est parce que son culte emprunte beaucoup à l’imagerie pieuse, bien sûr (jusqu’à cette "main de Dieu" qui l’aurait aidé à crucifier l’ennemi anglais en quart de finale dans  la Coupe du monde 1986), mais il emprunte aussi à l’imagerie révolutionnaire de gauche dont le footballeur est indissociable. "De Castro à Chavez, Il aimait les révolutions et leurs leaders", résume donc la Gazzetta dello Sport, et les révolutionnaires l’aimaient, lui le héros populaire adulé par tous les laissés pour compte d’Amérique Latine. 

Toujours dans la presse italienne, impossible de ne pas jeter un œil au Mattino de Naples, cette ville où Diego Maradona a brûlé ses plus belles années, de 1984  à 1991, ce "piège de Naples", tel que le décrit très justement le journaliste sportif napolitain Gianni Mina qui a été son ami depuis cette période. C’est là plus que partout ailleurs que le génie, le plaisir du jeu et la ferveur Maradona ont cotoyé le pire, la descente dans la drogue, les accointances avec le crime organisé, tout ce qui fera la légende noire du "pibe de oro"

Pour compléter le panégyrique, on citera aussi cette phrase du romancier uruguayen Eduardo Galeano, publiée par l’agence argentine Telam : "En cette époque glaciale qui exige la victoire et interdit la jouissance, Diego Maradona était l’un des rares à montrer que la fantaisie aussi peut être efficace"

Et l’on terminera avec cet hommage, rancunier juste ce qu’il faut, en Une du quotidien anglais Daily Express : 34 ans après ce fameux Argentine-Angleterre du Mondial 1986, Maradona est désormais "entre les mains de Dieu"

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