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Après avoir mis en cause leur puissance économique colossale, les détracteurs des géants de l'Internet s’inquiètent à présent du pouvoir politique qu'ils détiennent.

Les GAFAM, une menace pour la démocratie ?

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La situation de quasi monopole des géants de l’Internet inquiète. Plus seulement les économistes, mais aussi le monde politique. Désormais, les GAFAM disposent d'un pouvoir politique démesuré, en contrôlant la circulation de l'information. Une situation que dénonce le politologue Francis Fukuyama...

Après avoir mis en cause leur puissance économique colossale, les détracteurs des géants de l'Internet s’inquiètent à présent du pouvoir politique qu'ils détiennent.
Après avoir mis en cause leur puissance économique colossale, les détracteurs des géants de l'Internet s’inquiètent à présent du pouvoir politique qu'ils détiennent. Crédits : Donald Iain Smith - Getty

La démesure des géants de l’Internet inquiète. Plus seulement les économistes, mais aussi le monde politique. Chacun dans leur domaine, Amazon, Google, Facebook, Twitter, voire Netflix sont en effet devenus tellement puissants que leur position, sur leur créneau respectif, peut être décrite comme dominante. Et aux Etats-Unis, leur pays de naissance, on entend depuis des années des voix assurer qu’ils relèvent désormais de la législation anti-trusts

Barons voleurs et lois anti-trusts

Après tout, d’autres sociétés géantes -  l’empire pétrolier créé par Rockefeller, Standard Oil ou encore et le géant de la téléphonie AT&T -, ont été démantelées par le Congrès. C’est, par exemple, ce que réclame Robert Reich, l’ancien Secrétaire au travail de Bill Clinton.

De même qu’à la fin du XIXe siècle, dit-il, une série d’innovations – les chemins de fer, la production d’acier, l’extraction du pétrole, ont permis aux fameux "barons voleurs" de constituer des trusts et de corrompre la vie politique, de même la révolution numérique a permis à une poignée de géants de dominer le secteur, et à leurs créateurs de s’enrichir déraisonnablement.

Ils abusent de leur domination. Les énormes capitaux qu’ils accumulent leur permettent de racheter toutes les sociétés qui pourraient ébrécher leur situation monopolistique, comme l’a fait Facebook, avec Instagram et WhatsApp, Google, avec YouTube. A présent, les barrières aux nouveaux entrants sont telles qu’on imagine mal en voir arriver aux Etats-Unis même. Cela pose problème. Car la concurrence est ce qui favorise l'innovation. 

D'une question économique à un enjeu politique

Mais les questions que posent ces quasi-monopoles sont actuellement en train de changer de nature. Après avoir mis en cause leur puissance économique exagérée, leurs détracteurs s’inquiètent à présent de leur pouvoir politique. 

Dans une tribune qui vient de paraître, le célèbre politologue américain Francis Fukuyama met en garde l'opinion publique contre l'influence politique démesurée qu'ont acquise, en peu de temps, les GAFAM. Publiée par la revue Foreign Affairs, et co-signée avec les chercheurs en science politique Barak Richman et Ashish Goel, ce cri d’alarme s'intitule Comment sauver la démocratie de la technologie ? 

Amazon, Apple, Facebook, Google et Twitter étaient déjà toutes-puissantes avant l’épidémie de Covid, y écrivent-ils. Mais les mesures de confinement prises un peu partout sur la planète pour tenter de l’endiguer ont encore renforcé la place du numérique dans nos vies. Et donc accru le poids des géants du secteur. Logique : quand on s’ennuie, confinés chez soi, on passe beaucoup plus de temps sur ses écrans. Et lorsque les magasins sont fermés, on achète en ligne. Non seulement, les plateformes sont devenues aussi riches que bien des Etats, mais elles ont acquis un haut degré de contrôle sur la communication politique.

Ces "béhémoths", écrivent les trois chercheurs, dominent à présent la dissémination de l’information et la mobilisation politique. Il ne s’agit pas seulement de concentration économique et de constitution de monopoles, ni d‘atteintes à la vie privée des utilisateurs, ce qui est en cause à présent, c’est l’influence politique. "Ils ne se contentent pas de fausser le marché, ils menacent la démocratie", écrivent Francis Fukuyama, Barak Richman et Ashish Goel.

En effet, c’est grâce aux géants du numérique que les complotistes les plus délirants trouvent désormais une large et pernicieuse audience et déstabilisent nos démocraties en jetant la suspicion sur toute parole d'autorité ou d'expertise. 

Ce sont les réseaux sociaux qui nous enferment, par leurs algorithmes, dans des bulles cognitives où ne croisons bientôt plus que des gens qui pensent comme nous, créant ainsi l’illusion que tout le monde pense comme nous. 

Plus grave encore peut-être, elles ont acquis la capacité d’influencer le débat politique, en favorisant tel ou tel courant d’opinion, en fonction des convictions de leurs dirigeants et de leur personnel.

Comment limiter ce pouvoir exorbitant ?

Aujourd’hui, l'exigence d'encadrement de ce pouvoir émane principalement des milieux conservateurs qu’énervent les partis-pris progressistes affichés par Jeff Bezos (Amazon), Mark Zuckeberg (Facebook), Sundar Pichai (Google) et Jack Dorsey (Twitter). La Silicon Valley accumule les milliards, mais se donne bonne conscience en proclamant la justice sociale, tendance woke... 

Mais la gauche aussi devrait se méfier : les milliardaires de droite ne manquent pas. Et si Jeff Bezos a pu se payer le Washington Post, c’est Robert Murdoch qui a racheté le Wall Street Journal

On sait qu’Amazon est devenu tellement puissant qu’il espionne les politiques considérés par Jeff Bezos considère comme hostiles à son expansion. Des eurodéputés en auraient récemment fait les frais. 

Et Mark Zuckerberg a admis que Cambridge Analytica, une société qui vise à influencer les électeurs dans un sens favorable aux Républicains, avait pu impunément siphonner les informations confidentielles de plusieurs dizaines de millions d’Américains sur Facebook, lors de la campagne électorale de 2016. 

A la même époque, le réseau social a laissé les services russes créer et animer quantité de faux comptes, destinés à jeter le trouble et polariser l’opinion dans les démocraties occidentales. 

Mais l’ensemble des plateformes possède sur les goûts, les idées et les réseaux relationnels de chacun d’entre nous des masses d’informations, qui permettraient aisément d’exercer des pressions sur des politiciens, préviennent Francis Fukuyama, Barak Richman et Ashish Goel. Voire de les faire chanter.

Imaginez aussi, poursuivent-ils, que Facebook se mette à coopérer avec un Département de la Justice fortement politisé, afin de nuire à l’opposition du moment... 

La concentration de pouvoir, tant économique que politique, des plateformes numériques est comme une arme chargée posée sur une table. A un moment, les gens assis de l’autre côté de la table sont susceptibles de s’en saisir et d’appuyer sur la gâchette. (…) Aucune démocratie libérale ne peut se satisfaire de confier un pouvoir politique aussi concentré à des individus, en assumant qu’ils sont animés par de bonnes intentions.  
Francis Fukuyama, Barak Richman et Ashish Goel

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