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Dans la parenté des langues (W. Benjamin)

La tâche du traducteur

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À retrouver dans l'émission

Éloge de la traduction, en guise de contribution à la journée spéciale de France Culture pour célébrer le livre et œuvrer toujours plus à sa diffusion.

Dans la parenté des langues (W. Benjamin)
Dans la parenté des langues (W. Benjamin) Crédits : Getty

Lors du confinement au printemps, Tiphaine Samoyault avait proposé à ses étudiants de réfléchir aux différentes manières de traduire l’expression qu’on entendait partout « prenez soin de vous ». Est-elle présente sous cette forme ou une autre dans toutes les langues, et que nous dit-elle dans chacune d’entre elles « des relations humaines et du souci de l’autre » ? Aujourd’hui, l’expérience se poursuit sur le site En attendant Nadeau. Après le coréen, c’est au tour de l’allemand, à travers un dialogue entre Louis Muhlethaler et Pierre Stapf. « Passen Sie gut auf sich auf » était la formule employée par Angela Merkel, ce qui signifie littéralement « faites attention à vous ». Elle rend bien l’expression française, « d’abord par la réflexivité de la formulation auf sich, ensuite par l’attention suggérée par le verbe aufpassen nous rapprochant du souci (_sich sorgen um_étant une traduction possible de prendre soin de, mais qui infléchit trop vers le souci en tant qu’il représente une menace) ». Autre formule utilisée en allemand : « Bleiben Sie gesund » – restez en bonne santé. Gesundheit ! est aussi l’interjection lancée quand quelqu’un éternue. Et par les temps qui courent, l’expression Bleiben Sie gesund pourrait passer pour une invitation à « se protéger soi-même, sorte de bouclier verbal qui tiendrait à distance les postillons »...

Peser les mots 

On le voit, la traduction est un exercice délicat, à la lisière prismatique des mots, toujours menacé par un enlisement dans leur inévitable polysémie. Professeure de littérature comparée à Paris 3, Tiphaine Samoyault publie au Seuil un livre intitulé Traduction et violence. À la bonne conscience d’une pratique contribuant au dialogue des cultures, elle rappelle que la traduction peut aussi être un outil de sujétion, sous l’effet d’une langue dominante, voire qu’elle peut instrumentaliser un rapport de domination – en situation coloniale, par exemple – et accélérer la disparition des langues les plus fragiles. Elle évoque un avenir proche où des logiciels de traduction automatique nous souffleront dans l’oreillette les propos de notre interlocuteur étranger et où « nous voyagerons seuls, chacun dans sa langue », sans plus faire l’effort « d’apprendre les langues étrangères pour aller à la rencontre des autres ». Son ouvrage est surtout un prodigieux parcours dans la pensée complexe de la traduction, d’une considérable fécondité, tant il est vrai qu’il s’agit là d’une question universelle. Et au-delà des machines à traduire, qui supposeront toujours la présence d’un auteur pour restituer les nuances ou les débordements d’une langue littéraire, elle plaide pour une pratique inspirée par la justesse et l’équité : « trouver le mot juste ».

L’intraduisible commence là où l’équité est impossible.

Une notion qui prend une singulière résonance dans des lieux où toute justice est bannie, comme les camps de concentration, alors même que s’y parlaient quantité de langues. Tiphaine Samoyault évoque les efforts de Primo Levi pour se remémorer et traduire en français pour son camarade Jean « Le chant d’Ulysse » dans La Divine Comédie. Quand il n’y a plus de livres, c’est comme une opération de survie, et une sorte d’allégorie.

Faire venir le livre qui manque dans la langue qui manque est peut-être une définition du témoignage lui-même.

La dernière livraison de la revue Palimpsestes nous ouvre l’atelier des traducteurs à travers leurs archives ou leurs brouillons. Dans un article très documenté, Flavie Épié étudie la nouvelle traduction française de l’Ulysse de James Joyce sous la direction de Jacques Aubert, un cas doublement intéressant pour la génétique des traductions car le texte source est un chef-d’œuvre réputé difficile, et c’est un collectif qui s’est attelé à la tâche. Un travail d’« Ulissage » dont « les tapuscrits sont l’interface où se négocient le sens et la forme du passage du texte source dans la langue cible ». Face à certaines difficultés, on recommande d’aller y voir dans d’autres traductions, notamment la version allemande. Les différentes options révèlent aussi « les potentialités contenues dans un texte original », le renvoyant paradoxalement à un statut de « brouillon » dans la langue d’arrivée.

Les endroits où la langue achoppe et où apparaissent donc biffures et corrections, sont l’indice d’un point de tension dans le texte source, et les solutions esquissées deviennent autant de potentielles interprétations. 

Par Jacques Munier

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