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Photo prise lors d’un match de ligue 1 PSG/Marseille, le 13 septembre 2020.

Pourquoi l’économie du football est-elle mise à mal ?

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À retrouver dans l'émission

Le monde du football n’échappe pas à la crise. Les matchs de Ligue 1, le plus haut championnat du football français - l’un des plus lucratifs aussi - font moins recette. L’économie du football, dans son ensemble, est fragilisée. Pourquoi ?

Photo prise lors d’un match de ligue 1 PSG/Marseille, le 13 septembre 2020.
Photo prise lors d’un match de ligue 1 PSG/Marseille, le 13 septembre 2020. Crédits : FRANCK FIFE - AFP

En ces temps confinés, assis sur nos canapés, on pourrait penser que les amateurs de football cèdent plus que d’ordinaire à l’appel des matchs diffusés à la télé. Mais non, le monde du football n’échappe pas à la crise. Les matchs de Ligue 1, le plus haut championnat du football français - l’un des plus lucratifs aussi, dont les droits TV s’achètent en principe à prix d’or - font moins recette. Pourquoi ? L’économie du football, dans son ensemble, est fragilisée. L’est-elle au point de revoir à la baisse les salaires des joueurs ? 

Guillaume Erner reçoit Pierre Rondeau, économiste du sport, professeur à la Sports Management School, co-auteur notamment avec Richard Bouigue de « Le foot va-t-il exploser ? : pour une régulation du système économique du football » ed. de l’Aube (2018).

L’impact de la crise sanitaire sur le secteur 

Pierre Rondeau : "Il y a deux choses à prendre en considération dans cet impact du à la crise économique et sanitaire. Le premier point, il est évident : du fait du confinement, du fait de la situation sanitaire, les matchs ont lieu à huis clos. Les matchs ont lieu sans supporters, donc mécaniquement, vous n'avez plus de recettes de billetterie, plus de recettes d'hospitalité. L’hospitalité c’est l’accueil des VIP, des loges qui sont par définition composées de gens qui vont payer plus cher le prix des places - ils vont donc rapporter plus d'argent au club. On a, en moyenne, pour les clubs, de 10 à 100 millions d'euros pour le Paris Saint-Germain (qui est un club hors sol par rapport aux clubs de France) sur les recettes de billetteries. C'est le premier point : les clubs sont impactés sur ce manque à gagner de billetterie."

Pierre Rondeau poursuit : "Le deuxième point, et non des moindres, c'est vis-à-vis des droits TV. Les droits TV sont les droits de diffusion payés par les chaînes de télévision pour avoir le droit de diffuser les matchs de France de Ligue 1 française. Souvent, ces diffuseurs payent une somme d'argent très importante. Pour la saison 2020-2021, nous étions à 1 milliard 153 millions d'euros à redistribuer à l'ensemble des clubs. Donc, une fortune assez importante. Le seul problème, c'est que le principal diffuseur, Mediapro, avec sa chaîne de télévision Téléfoot, annonce que du fait du coronavirus, du fait de la crise économique, il n'a plus les moyens de payer. Il a bloqué les versements dus aux clubs. Il a pour l'instant bloqué 172 millions d'euros - un versement pour le mois d'octobre. Et il annonce qu'il ne paiera pas la suite, tant que les contrats n'ont pas été renégociés à la baisse, puisqu’il perd de l'argent à cause de la crise économique et que, à cause de la crise économique encore une fois, les gens n'ont plus les moyens de s'abonner. La chaîne Téléfoot n'a que 600.000 abonnés avec un objectif qui devait être atteint à 3,5 millions d'abonnés. Il y a une très grosse différence et c'est sûr que pour les clubs, c'est assez dommageable et très inquiétant."

Plateformes et droits TV

Les plateformes de diffusion sont en perte de vitesse. Pourquoi par rapport aux autres plateforme audiovisuelles (type Dinsey), les plateformes de matchs de foot ne font plus recette ? 

Pierre Rondeau : "Parce qu'il faut aussi considérer que le foot, peut-être, ne serait plus un produit d'appel qui puisse attirer autant de supporteurs, autant de spectateurs que des séries ou des films disponibles sur Netflix ou Ciné . Il faut considérer qu'aujourd'hui, le football est diffusé sur quatre chaînes payantes en France : Canal , beIN Sport, RMC Sport et Téléfoot et que le consommateur en a peut-être précisément marre d'être considéré comme une vache à lait, à devoir payer plus de 80 euros par mois d'abonnement uniquement pour le football et pour le football européen. Alors que s'il s'agit de séries ou de cinéma, il sera plus enclin à payer pour avoir un meilleur spectacle, plus diversifié. On parle de chaînes polythématiques. En l'occurrence, ici, pour le football, il n'y a que le football. Payer plus de 80 euros par mois pour uniquement ce sport qui est le ballon rond, peut-être que le consommateur en a tout simplement marre d'être considéré comme une vache à lait et de devoir payer pour renflouer sa chaîne de télévision qui accepte de payer des sommes folles en ce qui concerne les droits TV. "

Peut-être que le consommateur en a tout simplement marre de devoir payer  pour renflouer sa chaîne de télévision qui accepte de payer des sommes folles en droits TV. Pierre Rondeau. 

Pierre Rondeau : "C'est évident que la crise n'est pas le déclencheur de la situation sur le football. Ça a été un révélateur, un accélérateur. Mais ce mécanisme, en tout cas cette situation, est quand même perceptible depuis maintenant quelques années. Il faut bien se rendre compte que les jeunes générations, par exemple, (une étude récente qui est sortie du syndicat des clubs européens) montre que les jeunes d'aujourd'hui âgés de 16 à 24 ans, s'intéressent de moins en moins au football. Les audiences pour le football français et le football européen sont en chute libre depuis quelques années. Dorénavant, les abonnements pour des chaînes de sport uniquement consacrés au football perdent de l'argent et ne sont plus rentables. Il faut arrêter de croire ou de considérer que le football français puisse être un produit d'appel et puisse générer ou offrir la potentialité d'hyper croissance pour les diffuseurs."

Les audiences pour le football français et le football européen sont en chute libre depuis quelques années. Dorénavant, les abonnements pour des chaînes de sport uniquement consacrés au football perdent de l'argent et ne sont plus rentables. Pierre Rondeau.

Est-ce le prix qui est la barrière ou est ce que le football intéresserait moins les téléspectateurs ?

Pierre Rondeau : "Je vais vous donner un exemple très simple pour répondre à votre question. L'été dernier, lors de la demie finale de Ligue des champions / de la Coupe d'Europe de football, on a eu un match avec une équipe de France, en clair (en l'occurrence le match Lyon/Bayern Munich) et on a eu un match avec une équipe française en crypté sur une chaîne payante (en l'occurrence le Paris Saint-Germain.) Le match du Paris Saint-Germain en chaîne cryptée payante a été vu par 2 millions de personnes. Le match de Lyon, diffusé sur TF1 en gratuit au même stade de la compétition, a été vu par 5 millions de personnes. Il y a bien évidemment une question de prix puisque potentiellement, un match gratuit pourrait intéresser plus de 5 millions de personnes. Il faut juste se rend compte que pour le téléspectateur français, aujourd'hui, le marché français est hyper concurrentiel. Il y a quatre chaînes payantes mono thématiques, intégralement consacrées au sport. Je précise par exemple qu’avec Téléfoot, ce qui a embêté beaucoup de personnes, de fans de football, c’est que c’est une chaîne à 25 euros par mois où il y a uniquement 80% du football français, en l'occurrence 8 matchs de Ligue 1 française par semaine. Les gens n'acceptent plus de payer 25 euros par mois pour n'avoir que huit matchs de football par semaine."

La concurrence d’autres sports ?

A cette question Pierre Rondeau répond : "Oui et non." Il précise : "On peut parfaitement imaginer ou considérer que les gens puissent s'intéresser de plus en plus au rugby, au basket ou au volley ou au hand, mais il faut bien comprendre que la crise sanitaire actuelle et la crise économique altèrent énormément et fragilisent énormément et considérablement toutes ces économies et tous ces sports et toutes ces disciplines. Le rugby, par exemple, qui a su d'une certaine manière profiter de la chute de l'audience du football pour tirer son épingle du jeu et s'imposer auprès du cœur des Français, est victime notamment de la crise sanitaire à travers les matchs à huis clos et perd énormément d'argent et perd quasiment plus de 60% de son économie. Quand bien même on ait de l'audience, de l'audimat, de l'engouement populaire, si derrière, l'économie ne suit pas, les droits TV ne suivent pas, la billetterie ne suit pas et le sponsoring ne suit pas, on pourra exactement apprécier une discipline ou un sport, mais on devra l'apprécier à un niveau amateur." 

La crise sanitaire actuelle et la crise économique altèrent et fragilisent énormément toutes ces économies, tous ces sports, toutes ces disciplines. Pierre Rondeau

Les salaires des joueurs

Ce contexte va-t-il obliger les clubs de foot à avoir un train de vie beaucoup plus réduit et à revoir à la baisse les salaires des joueurs ? 

Pierre Rondeau : "Mécaniquement, c'est ce qui devrait arriver. C'est sûr que dans la mesure où les clubs perdent de l'argent - on parle d'une perte, pour l'instant, de plus de 1 milliard d'euros pour le football français - c’est sûr que derrière, si les droits TV sont renégociés à la baisse, chutent de façon considérable, si les pertes de recettes de billetterie ne sont pas compensées, mécaniquement, si l'on veut éviter les faillites et les licenciements de joueurs, il faudra forcément réfléchir à une réduction des budgets et donc, mécaniquement, une réduction de la masse salariale et des salaires."

Vous pouvez écouter l'interview en intégralité en cliquant sur le player en haut à gauche de cette page.

Intervenants
  • économiste français, spécialiste de l'économie du sport et de l'économie du football, co-directeur de l'Observatoire Sport et Société à la Fondation Jean Jaurès, professeur à la Sports Management School et chroniqueur à Slate
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