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Les grandes sociétés de la tech se rêvent-elles comme des ermitages, à bord de leurs fusées ?

Les milliardaires sont-ils les nouveaux pauvres ?

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Les rêves spatiaux des milliardaires démontreraient-ils que les ultrariches, aujourd'hui, se fantasment en ultrapauvres ? Les grandes sociétés de la tech se rêvent-elles comme des ermitages, à bord de leurs fusées ? La pauvreté deviendrait-elle le luxe suprême, un idéal spirituel ?

Les grandes sociétés de la tech se rêvent-elles comme des ermitages, à bord de leurs fusées ?
Les grandes sociétés de la tech se rêvent-elles comme des ermitages, à bord de leurs fusées ? Crédits : CSA Images - Getty

Les milliardaires sont-ils les nouveaux pauvres ? Ou pire que pauvres : prolétaires. Ce qui signifie étymologiquement qui ne possèdent que leurs enfants. 

Milliardaires et prolétaires

Et comment ne pas repenser avec émotion à Arnaud Lagardère, l’enfant unique le plus mélancolique du capitalisme français, abandonné dans sa chambre d’enfant avec tous les jouets de sa commandite, une radio, quelques journaux et des livres — lui dont le père, obsédé par l’idée d’héritage, relisait sans fin le Mémoire de Louis XIV pour l’instruction du dauphin. Ce fils se montrerait-il à la hauteur, ou bien livrerait-il Versailles aux révolutionnaires et ses Relay à LVMH ?
On sait qu’à la fin de sa vie, comme les rois dont on embaumait les organes, le vieil industriel rêvait de coeurs artificiels — et la légende dit qu’il serait mort d’une maladie contractée après la pose d’une prothèse de hanche. C’est plus fort que moi : je n’arrive pas à m’émouvoir pour le sort des ouvriers de Matra à Romorantin, mais je pourrais pleurer en pensant à Jean-Luc Lagardère. Sa solitude, son impréparation à la mort, son dénuement métaphysique me touchent.
Qui serait plus à plaindre, et plus misérable que lui ? Peut-être quelqu’un qui serait encore en-dessous de prolétaire : quelqu’un qui n’aurait pas d’enfant, ou à qui son enfant serait confisqué dès la naissance. Ainsi, le fils d’Elon Musk, autre grand nom de l’aéronautique, n’a même pas de nom : il s’appelle X-AE-A12. Même les Tesla ont des noms plus jolis.
C’est comme si son père, passionné d’exploration spatiale, avait déjà prévu que son destin serait d’être un colon anonyme sur la place Mars.
On a vu des milliardaires déshériter leurs enfants pour leur apprendre le dur métier de self made man. Mais jamais un père n’était allé loin dans ses projets éducatifs spartiates : X-AE-A12 n’héritera même pas de l’atmosphère terrestre et devra fendre la roche pour y trouver son oxygène.

Le tournant survivaliste des ultra-riches

C’est étonnant comment la pédagogie prend ici un tournant survivaliste. Il ne s’agit plus de faire ses humanités, il s’agit de survivre à la fin de l’humanité.
Il a été souvent remarqué que les parents de la Silicon Valley étaient particulièrement sevères, pour tout ce qui concernait l’accès de leur progéniture aux écrans. Là-bas, l’éducation idéale, ce serait tableau noir, récitation et encre de Chine.
Mais plus généralement, et les rêves spatiaux des milliardaires d’aujourd’hui le démontrent, les ultrariches se fantasment en ultrapauvres.
Les fusées, signes ultimes de richesse dissimulent plutôt un rêve de pauvreté ultime : inconfortables, étroites et destinées à passer d’une planète habitable aux endroits les plus inhospitaliers du système solaires, ellse me font plutôt penser aux colonnes aux sommets desquelles s’accroupissaient, au milieu du désert, les anciens stylites.
Et suivant cette impulsion spirituelle venue d’en haut, les grandes sociétés de la tech se rêvent comme des ermitages. L'Infinite Loop d’Apple n’est rien d’autre qu’un cloître, avec son jardin intérieur. Et les abbés de ce monachisme nouveau, aussi immensément riches que les abbés d’autrefois, pratiquent encore la charité — à une échelle industrielle. Bill Gates se prend, très naturellement, pour Mère Teresa.

Les milliardaires se prennent pour des pauvres, des pauvres authentiques et pas des miséreux. De ceux dont on suppose qu’ils ont trouvé, dans la simplicité, le secret du bonheur.
La pauvreté serait ainsi devenue le luxe suprême, l’idéal spirituel de ces vies.
Jeff Bezos finira un jour par remonter l’Amazon, Mark Zuckerberg par se filmer en facebook live dans sa cuisine et Arnaud Lagardère par revendre tous ses jouets. Par les revendre aux pauvres, les vrais, ceux du Bon Coin, ces imbéciles tout droit sortis de l’ancien monde, qui, au lieu de savourer leur bonheur, surconsomment et polluent — et obligent les riches à déserter la Terre.

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