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Où se trouve donc cet ennuyeux pays de l'absurdie ?

Non merci au "voyage en absurdie"

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Comment ce terme d'absurdie est-il devenu le contraire de l'absurde, à savoir tragiquement prévisible ?

Où se trouve donc cet ennuyeux pays de l'absurdie ?
Où se trouve donc cet ennuyeux pays de l'absurdie ? Crédits : Francesco Carta fotografo - Getty

Je ne sais pas vous, mais moi, je suis fatiguée par ce mot d’“absurdie” : "voyage en absurdie", "pays de l’absurdie", "bienvenue en absurdie". Ce mot qu’on ressort, moi la 1ère évidemment, à toutes les sauces dès qu’il s’agit de pointer une chose que l’on trouve absurde.
Médias, réseaux sociaux, sphère amicale, ces derniers mois ont été l’occasion parfaite, face aux multiples mesures politiques, de se servir de ce mot  et d’en faire une expression banale. 

Et c’est vrai qu’il y a de quoi : ouvrir les stations de ski mais pas les remontées mécaniques, avoir accès à des pyjamas pour les enfants de 2 ans mais pas de 4 ans, pouvoir courir sans masque mais pas marcher sans masque…
Bref, le problème n’est pas que ce mot d’absurdie désigne, à raison, une réalité tout à fait absurde, mais que ce mot, par son usage répété, devient lui-même l’absurde de l’absurde… 

Autrement dit, je m’explique : à force d’être employé, il en devient terriblement ordinaire et royalement ennuyeux. L’absurdie serait-elle en fait le contraire de l’absurde ? 

Expression convenue pour faits qui ne nous conviennent pas

Par définition, l'absurdie désigne le territoire ou le royaume de l'absurde, l’idée étant d’adjoindre le suffixe -ie au terme d’absurde pour former un nom de pays, au sein duquel l'absurde serait devenu roi.
Et évidemment, faut-il le dire, c’est une expression ironique pour dire qu’un pays est gouverné en dépit du bon sens, autrement dit : n’importe comment. 

Une fois posées ces explications du sens de l’absurdie qui insiste précisément sur l’absence de sens faite loi, pourquoi l’employer régulièrement serait-il alors problématique ?
Car, après tout, les exemples ne manquent pas pour s’étrangler devant l’absurdité de certaines mesures politiques, de certains comportements ou de certaines situations. 

Et puis, cette expression, enfin ces expressions “voyage en absurdie” et “bienvenue en absurdie”, sont peut-être ridicules, mais elles disent bien ce qu’elles veulent dire : pour s’indigner de l’absurdité d’une époque, autant le marteler à tort et à travers.
Peu importe qu’on le dise pour tout et n’importe quoi, l’absurde, par définition, étant l’insensé, et son étymologie, le dissonant, ça marche aussi. 

Qu’on utilise l’absurdie n’importe comment ne sera donc jamais absurde, au contraire. Par contre, ça en deviendra tout le contraire : c’est-à-dire totalement convenu. Et c’est ainsi, paradoxalement, que dès qu’une chose ne nous conviendra pas, on pourra protester de manière totalement convenue…

T'es plutôt absurde ou ambigu ?

Pourtant, l'absurde a quelque chose de fort, de dissonant, de choquant. Or, peut-on se contenter d’une expression convenue pour dire ce qui nous semble irrationnel, scandaleux, indigne ? 

Dès qu’on parle d’absurde, on cite ainsi Albert Camus et son Mythe de Sisyphe, et ce désir éperdu de clarté qui résonne en chaque homme, mais moi, j’ai envie d’entendre Simone de Beauvoir, qui dans son texte Pour une morale de l'ambiguïté, disait ceci : 

“Déclarer l’existence absurde, c’est nier qu’elle puisse se donner un sens”. 

Et c’est bien le problème de l’absurde élevé ou réduit à un royaume : c’est déjà lui donner un sens, lui assigner des frontières connues, mais c’est surtout se contenter de le constater, de condamner la chose sous le joug de l’absurde, et presque, j’ose dire, une manière de baisser les bras définitivement.  

A l’absurde, Beauvoir préfèrera l'ambiguïté, soit poser, je cite, que “le sens n’est jamais fixé, mais qu’il doit sans cesse se conquérir”. Je ne doute pas qu’elle n’aurait donc jamais accepté un voyage en absurdie. Et jamais tweeté une telle expression.

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