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"Nanouk l'esquimau", de Robert Flaherty (1922)

Qu’est-ce qu’un film ethnographique aujourd’hui ?

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A l'occasion de la 39ème édition du festival Jean Rouch, grand rendez-vous du film ethnographique du 13 novembre au 6 décembre, l'anthropologue Jean-Paul Colleyn nous explique les évolutions intrinsèques à ce cinéma de l'observation.

"Nanouk l'esquimau", de Robert Flaherty (1922)
"Nanouk l'esquimau", de Robert Flaherty (1922) Crédits : Collection Christophel

La 39ème édition du Festival du film ethnographique Jean Rouch s'est ouverte le vendredi 13 novembre 2020, ayant réussi à se maintenir avec une formule entièrement digitale où les 25 films en compétition sont accessibles gratuitement en ligne jusqu'au 6 décembre. Une réinvention face aux évolution actuelles, à l'image du cinéma ethnographique lui-même, dont Jean-Paul Colleyn, anthropologue et directeur d'études à l'EHESS, nous détaille les spécificités et évolutions.

Organisée par le Comité du Film Ethnographique, cette manifestation initiée par le cinéaste et ethnologue Jean Rouch en 1982 est l'occasion unique en France de découvrir des documentaires qui révèlent l'évolution sociale et culturelle des sociétés humaines et des relations de l'homme à l'environnement. Jean Rouch en parlait en ces mots : Il suffisait en somme que l'outil du cinéaste puisse être mis entre toutes les mains pour que l'ethnographe et le désir de s'en servir. Jean-Paul Colleyn, anthropologue, spécialiste du film documentaire, développe et commente au micro de Marie Sorbier cette définition en creux du cinéma ethnographique.

Les pionniers du cinéma ethnographiques n'étaient pas vraiment ethnographes. Ils étaient allés dans des contrées lointaines pour de nombreuses autres raisons.      
Jean-Paul Colleyn

A titre d'exemple, l'anthropologue cite Robert Flaherty, un géologue dont la profession l'a mené à devenir cinéaste ethnographe alors qu'il n'y avait jamais été formé auparavant. Il a notamment réalisé le film documentaire Nanouk l'Esquimau, sorti en 1922, connu comme un des premiers du genre ethnographique. 

Aujourd'hui, on est un peu moins certain de ce qu'est un fait bien établi. On est sorti du positivisme, qui voyait les choses comme fixes et faciles à appréhender. Il reste quand même la description. Pour appliquer une théorie critique, on a besoin de quelqu'un qui a décrit quelque chose. Et donc, l'ethnographie est plus forte que jamais.      
Jean-Paul Colleyn

Observer le regard de l'ethnographe

Que distingue un film ethnographique d'un documentaire ?

Aux yeux de Jean-Paul Colleyn, un des aspects principaux du cinéma ethnographique est l'observation l'exercice d'une pratique spécifique par un groupe de personnes. Ce qui est distinct, précise-t-il, d'un documentaire réunissant des avis d'experts sur un sujet de société. Ainsi, du fait de sa nature, le cinéma ethnographique, en interaction avec son environnement par la captation d'images, peut avoir une influence sur son propre sujet.

On n'est plus aussi naïf qu'avant sur le fait de croire qu'on n'a aucune influence sur ce qu'on filme, ou sur ce à quoi on assiste. L'ethnographe, qu'il soit avec une caméra ou pas, fait partie du fait qu'il observe. Les gens sont là avec lui, réagissent avec lui, font des choses pour la caméra ou bien l'évitent. On a donc une incidence. On observe des choses, mais avec un regard situé. Il faut assumer la place qu'on occupe : c'est grâce au biais personnel d'un cinéaste qu'on voit son regard, comment il a observé.      
Jean-Paul Colleyn

Pour accomplir cet exercice, une partie du travail d'anthropologie visuelle consiste à développer la théorie critique d'un regard spécifique. Poser la question : quel est le regard de Jean Rouch ? Quel est le regard de l'artiste ?

Le défi du choix artistique

Le montage, orientation inévitable du regard du spectateur vers une sélection d'images, n'est-il pas problématique sur le terrain scientifique ?

Oui, mais ce n'est pas grave. Tout est problématique, et c'est un progrès de le savoir. On fait de l'ethnographie avec le moins de manipulations possibles, mais c'est difficile à faire. Il y a des dizaines de choix, même pour se balader avec une caméra, pour le cadrage, tout cela dépend de ce qui attire le regard. On a déjà une subjectivité dans la prise de vue, et on l'augmente bien entendu avec la deuxième écriture qu'est le montage.    
Jean-Paul Colleyn

Néanmoins, Jean-Paul Colleyn rappelle que le montage revêt un aspect théorique, en ce qu'il rapproche différents plans dont le contenu réel ne se touche pas, afin de susciter une réflexion supplémentaire.

Le film ethnographie ne peut-il échapper à la dimension artistique du cinéma ?

C'est un objet de controverse. Certaines écoles interdisaient l'esthétisme, parfois encore un film ou une photo peut en être accusée. Mais n'importe quelle population sur le terrain et n'importe quel individu en société soigne son esthétique. Une manière de se présenter, de disposer ses affaires. Un commerçant arrange ses produits, comme on compose un bouquet, mais une religion a besoin aussi d'esthétique, en ce qu'une grand messe est un spectacle.    
Jean-Paul Colleyn

On n'a pas a priori à exclure l'esthétique. C'est une dimension humaine fondamentale. Il y a celle des autres, et il y a la sienne propre. Un film ethnographique, c'est un peu un compromis entre les deux.    
Jean-Paul Colleyn

Selon l'anthropologue, même la fiction a ses arguments théoriques dans l'anthropologie visuelle. Il cite à ce titre la cinéaste Eliane de Latour, l'actuelle présidente du Comité du Film Ethnographique, passée du documentaire à la fiction.

Pour expliquer les mécanismes du pouvoir, par exemple pour montrer des faits de violence, on recourt à la fiction pour des raisons éthiques. Mais la fiction peut avoir aussi une très intéressante dimension graphique. Toutes les fictions s'inspirent aussi de la réalité. La fiction, elle aussi, trempe les pieds dans la boue de la réalité.    
Jean-Paul Colleyn

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