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Statue de Confucius au temple de Confucius (Pékin) / Rassemblement pour le peuple ouïghour (Paris, 2019)

La Chine par ses oeuvres

57 min
À retrouver dans l'émission

On parle de la Chine mais qu’entend-on exactement par là ? Coincée entre une pensée classique, comme celle de Confucius et des œuvres vivantes, contemporaines, mais censurées. Nous en parlons avec Anne Cheng du Collège de France et Anne Kerlan du CNRS.

Statue de Confucius au temple de Confucius (Pékin) / Rassemblement pour le peuple ouïghour (Paris, 2019)
Statue de Confucius au temple de Confucius (Pékin) / Rassemblement pour le peuple ouïghour (Paris, 2019) Crédits : © M. Schmerbeck / picture alliance / Arco Images G - © Vincent Isore / IP3 Press - Maxppp

D’un côté une pensée classique qui a fait l’objet de tous les détournements historiques, jusqu’à l’instrumentalisation politique, aujourd’hui, de Confucius. D’un autre côté, des œuvres vivantes, contemporaines, inoubliables, dans le cinéma, la littérature, partout, mais enfouies, censurées. Et qui témoignent pourtant de l’histoire réelle de la Chine, agie, subie, vécue, jusqu’aux souffrances des Ouigours, aujourd’hui, et la pandémie. On parle de la Chine, mais on ne la connaît pas par ses œuvres, sa vie, son histoire réelles. Anne Cheng, sinologue, titulaire de la chaire intitulée « Histoire intellectuelle de la Chine » au Collège de France, directrice du Centre d'études sur la Chine moderne et contemporaine, chargée de recherche au CNRS et Anne Kerlan, chercheure à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) étudient et enseignent ces œuvres, et rejoignent ainsi le présent le plus brûlant, politique, humain, où se joue le sort du monde. Dialoguer avec elles, parler de la pensée classique comme des œuvres de Gao Ertai, A la recherche d’une terre à soi, ou du documentaire que lui consacre Wang Bing, Beauty Lives in Freedom, c’est ouvrir une fenêtre dans la muraille, c’est comprendre où en est, à présent, la Chine.

Avec Anne Cheng, sinologue, titulaire de la chaire intitulée « Histoire intellectuelle de la Chine » au Collège de France et Anne Kerlan, directrice du Centre d'études sur la Chine moderne et contemporaine, chargée de recherche au CNRS et chercheure à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP).

En fait, je viens d'ancêtres chinois. Mes deux parents étaient chinois. [...] Donc, je suis née dans cette réalité chinoise et j'avais tout à fait une réalité politique et historique. [...] Mon père est arrivé en France du fait que son propre père servait la Chine nationaliste de Tchang Kaï-chek. Donc, évidemment, à l'arrivée des communistes, il a bien fallu s'exiler. Déjà là, ça a créé une certaine tension. D'autre part, j'ai tout de suite senti effectivement une sorte de pression de la censure venant même de mon père qui m'a toujours interdit de participer à une quelconque manifestation en France. Anne Cheng 

Je voulais apprendre, pour des raisons personnelles, le coréen, mon grand père maternel étant coréen. Et quand j'ai demandé à l'École normale d'apprendre le coréen, on m'a dit : "On est désolés, mais là, c'est pas possible, tu es la seule à vouloir apprendre le coréen, mais apprends le chinois, c'est presque la même chose". Anne Kerlan

Le Collège de France a été quand même la première institution européenne à créer une chaire dédiée aux études chinoises. Et donc, on pourrait dire que la sinologie, c'est un peu une invention française. Anne Cheng

Mon premier voyage en Chine date de 1991, pendant l'été, deux ans après les événements de Tiananmen. Ca a été une découverte qui m'a vraiment mis la tête à l'envers. [...] J'avais l'impression à la fois de découvrir un lieu, un pays avec une énergie incroyable comme je n'en avais jamais rencontré, en même temps, j'ai été extrêmement déstabilisée aussi politiquement, culturellement. Anne Kerlan

Le vrai visage de la Chine est brutal. Les gens ne sont pas préparés à accepter cette brutalité chinoise. On la voit de manière spectaculaire avec les images des camps d'internements des Ouïghours qui éclatent dans tous les médias et qui nous rappellent  les camps nazis. Mais il y a une brutalité qui est beaucoup plus insidieuse : c'est une brutalité du "non-dit". Anne Cheng 

Un réalisateur comme Wang Bing, de façon assez miraculeuse, a véritablement rencontré un public en France qui, en effet, avec lui et grâce à lui, découvre une Chine qui n'est pas du tout celle de la propagande officielle, et peut, en effet, découvrir des histoires comme celle des prisonniers du camp de Jiabiangou. Anne Kerlan

(A propos des camps d'internement des Ouïghours, ndlr) Je trouve "merveilleux" que les puissances occidentales semblent découvrir le problème alors que ça fait quand même une bonne dizaine d'années que ça dure. Anne Cheng

(A propos de la pandémie, ndlr). On s'aperçoit que c'est là, la grande ironie, que même pour les masques, nous sommes dépendants de la Chine. Vous comprenez donc. Tout d'un coup, on mesure à quel point on s'est livrés pieds et poings liés à la puissance de l'économie chinoise. [...] Au fond, c'est un effet déclencheur. Et de fait, je pense qu'on le voit maintenant, et que tout d'un coup, les puissances du monde entier se réveillent en se disant : "Mon Dieu ! Pendant tout ce temps là, on s'est véritablement livrés, on s'est jetés dans la gueule du loup !". Anne Cheng

Pour en savoir plus

La page de Anne Cheng (site du Collège de France).

La page de Anne Kerlan (site du CECMC - Centre d'études sur la Chine moderne et contemporaine).

Présentation de la collection bilingue français/chinois aux éditions Les Belles lettres, coordonnée par Anne Cheng.

Bibliographie de Liu Xiaobo (wikipédia), écrivain, philosophe et poète, prix Nobel de la Paix en 2010, premier citoyen chinois à se voir attribuer un prix Nobel alors qu'il réside en Chine, puis empêché d'aller recevoir son prix. Il meurt en 2017. (Evoqué pendant l'émission).

Biographie de Gao Ertai, intellectuel et artiste chinois, auteur, notamment, de "En quête d'une terre à soi" (Actes Sud, 2019) - (Evoqué pendant l'émission).

Fiche cinématographique des "Ames mortes" (Allociné), film documentaire (2018) réalisé par Wang Bing et présenté hors compétition au Festival de Cannes 2018. (Evoqué pendant l'émission).

Bibliographie et filmographie de Wang Bing, cinéaste et documentariste chinois (Wikipédia).

Fiche cinématographique de "Xiao Wu, artisan pick-pocket", (Allociné), film sorti en 1999, réalisé par Jia Zhangke. (Evoqué pendant l'émission).

Fiche de "Beauty lives in freedom" de Wang Bing, documentaire sorti en 2018.

Choix musicaux

Morceau choisi par Anne Kerlan : musique extraite du film "Beijing Bastards" (1993) de Zhang Yuan. 

A propos des films des Zhang Yuan (site Allociné - 2000).

Morceau choisi par Anne Cheng : "Dear Teacher" (2016) par Abalajan Awut Ayup. 

Ce que l'on vient d'entendre, c'est un jeune chanteur pop ouïghour, dont le nom d'artiste est Abalajan. À l'âge de 33 ans, il s'est retrouvé envoyé dans un camp d'internement où il a subi le même sort que beaucoup d'intellectuels, d'artistes et de scientifiques. Anne Cheng

Bibliographie

Intervenants
  • Sinologue, titulaire de la chaire « Histoire intellectuelle de la Chine » au Collège de France.
  • Historienne de la Chine et du cinéma chinois
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