La culture générale en cpge

Thèmes et méthode : dissertation résumé synthèse

Le langage dans la société

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Dissertation: Enjeux sociaux du langage

     La société désigne un groupe plus ou moins étendu d’individus liés par un ensemble organisé de relations. Que celles-ci soient fonctionnelles ou personnelles, qu’elles relèvent de la sphère publique ou privée, elles font généralement appel à la médiation  du langage. Dans les groupes humains, le social et le langagier s’interpénètrent dans de nombreuses situations qui vont du bavardage au discours et du tract au roman. Il est vrai que la faculté du langage est liée à divers centres cérébraux qui commandent aux différents organes de la phonation (de l’audition, de la lecture ou de l’écriture), mais tous ces centres ne contrôlent que des parties du langage,  car la synthèse ne s’effectue qu’au niveau social de l’échange, de l’apprentissage, de la pratique effective du langage. Cela prouve bien que le langage est bien une fonction sociale, rendue pourtant possible par le fonctionnement biologique. Omniprésent dans la société, le langage est élaboré, préservé et modifié par les interactions sociales, et constitue une partie intégrante des représentations collectives. Inversement, le corps de la société est conditionné par le langage, puisque la communication sociale détermine d’une façon significative la conduite quotidienne des membres et constitue le tissu de l’organisation sociale. Le langage est par conséquent un phénomène social de premier ordre qui a pour condition la société dont il est l’instrument indispensable et sur laquelle il agit de façon continue. L’analyse de la relation entre société et langage permettra de mettre en évidence les fonctions et les enjeux sociaux de celui-ci. Phénomène fondateur de la société, il se transforme pourtant en facteur de division, d’où la nécessité d’une éthique de la communication.

 

     La société apparaît tellement dépendante de la communication que le langage semble constituer une de ses conditions nécessaires. Phénomène social par excellence, le langage est un outil de  communication privilégié et un facteur efficace de socialisation.

 I    –   Langage et sociabilité

     Tout d’abord, les liens entre société et langage sont très étroits, à tel point qu’il est difficile d’imaginer l’un sans l’autre. La philosophie grecque a perçu très tôt cette interdépendance. Aristote par exemple s’est attaché  à montrer l’originalité de la société humaine par rapport à celles des animaux: « il est évident que l’homme est un animal politique plus que n’importe quelle abeille et que n’importe quel animal grégaire. Car comme nous le disons, la nature ne fait rien en vain ; or seul parmi les animaux l’homme a un langage» (Aristote, Politiques, I, 2). Certes, l’homme est seulement « plus politique » que les autres animaux, il n’est donc pas le seul à vivre en société. Par conséquent, la vie sociale n’est pas la propriété spécifique de l’homme, mais il y a une distinction essentielle entre société animale et cité humaine : alors que les animaux n’ont que « la voix… qui est le signe du douloureux et de l’agréable…, le langage (logos, qui signifie aussi raison) existe en vue de manifester l’avantageux et le nuisible, et par suite aussi le juste et l’injuste. Or, avoir de telles notions en commun, c’est ce qui fait une famille et une cité. » (Idem). Le langage rationnel (logos) apparaît ici comme fondateur de la cité humaine puisque le fait de partager et d’exprimer les notions morales est à la fois ce qui rend possible la vie en commun et sépare radicalement l’homme de l’animalité. Plus près de nous, Emile Benveniste résume le caractère inséparable de ces deux phénomènes dans Problèmes de linguistique générale (1964) : «  En posant l’homme dans sa relation avec la nature ou dans sa relation avec l’homme, par le truchement du langage, nous posons la société... langue et société ne se conçoivent pas l’une sans l’autre ». L’existence de l’homme est ici d’abord une relation dont le langage est le mode d’accomplissement privilégié, le médiateur (truchement) dans un rapport de communication spécifique, qui a pour condition et pour cadre la société. Celle-ci se constitue justement par le fait d’entrer en relation et de communiquer au moyen du langage articulé, qui prend obligatoirement la forme sociale  d’une langue, et la forme individuelle de parole.

     Fondateur de la relation sociale, le langage a pour principale fonction la communication entre les membres de la société. Pour Rousseau, la parole a d’abord servi à communiquer des sentiments et non des besoins, c’est ce qu’il explique dans son Essai sur l’Origine des Langues (posthume 1781): « Ce n’est ni la faim, ni la soif, mais l’amour, la haine, la pitié, la colère, qui  ont arraché aux hommes les premières voix ». Pour John Locke, c’est surtout les idées que le langage permet de partager : « comme on ne saurait jouir des avantages et des commodités de la société sans une communication de pensées, il était nécessaire que l’homme inventât quelques signes extérieurs et sensibles par lesquels ces idées invisibles, dont ses pensées sont composées, puissent être manifestées aux autres », (Essai philosophique concernant l’entendement humain ,1690). On voit ici que c’est la vie sociale et ses exigences qui conduisent à l’élaboration d’un système de signes efficace  qui permette de se comprendre en société. En plus de cette vertu théorique, le langage en société a également une  finalité pratique. C’est ce que pense par exemple Henri Bergson qui s’exprime ainsi dans Le Rire (1899) : « Or, quelle est la fonction primitive du langage ? C'est d'établir une communication en vue d'une coopération. Le langage transmet des ordres ou des avertissements. Il prescrit ou il décrit. Dans le premier cas, c'est l'appel à l'action immédiate ; dans le second, c'est le signalement de la chose et de quelqu'une de ses propriétés, en vue de l'action future. Mais dans un cas comme dans l'autre, la fonction est industrielle, commerciale, militaire, toujours sociale. » Pour Bergson, la fonction du langage est toujours sociale : ce qui est premier, c'est l'organisation sociale, qui est fondatrice de notre vision du réel. L'originalité de cette position est donc que le langage a pour origine la forme de nos actions possibles au sein de la société. Ainsi, la vie en société dépend de l’intercompréhension rendue possible par le langage qui permet de partager des émotions, transmettre des idées ou préparer des actions.  

     Grâce à ces fonctions d’expression et de communication, le langage participe à la socialisation de l’individu. Celle-ci se réalise graduellement au stade de l'enfance durant  laquelle va se construire la personnalité sociale. Jean Piaget reconnaît le rôle décisif des interactions sociales dans le développement individuel, en particulier de l’enfant. Il l’explique en ces termes dans La Psychologie de l’Intelligence (1947) : « Avec l’acquisition du langage par contre, c'est-à-dire avec les périodes symbolique et intuitive, de nouvelles relations sociales apparaissent qui enrichissent et transforment la pensée de l'individu ». Pour Piaget, le langage est déterminant dans la formation de la pensée individuelle parce qu’il ouvre la voie à l’interaction avec autrui qui va favoriser le développement cognitif et social. Grâce aux échanges sociaux, la qualité des processus de socialisation s’ajoute à la qualité des expériences cognitives. Emile Durkheim insiste sur la formation des mentalités par le moyen du langage. Dans L’Education Morale (1903), il explique le rôle décisif du langage dans ce processus : « le langage est chose sociale au premier chef, explique-t-il, c'est la société qui l'a élaboré, et c'est par elle qu'il se transmet de génération en génération. Or, le langage n'est pas seulement un système de mots ; chaque langage implique une mentalité propre, qui est celle de la société qui le parle, où s'exprime son tempéra­ment propre, et c'est cette mentalité qui fait le fond de la mentalité individuelle ». Il s’agit du phénomène de reproduction sociale qui joue le double rôle de perpétuation  et d’intégration des individus dans la société. Plus généralement, la langue est le véhicule principal de la culture d’une société puisque l’apprentissage d’une langue implique l’assimilation et la reproduction de la culture véhiculée par cette langue. « Par la langue, explique Benveniste dans Problèmes de Linguistique générale (1964), l’homme assimile la culture, la perpétue ou la transforme. Or comme chaque langue, chaque culture met en œuvre un appareil spécifique de symboles en lequel s’identifie chaque société.» Tout comme la langue, la culture inhérente à la société humaine, est un système de symboles vivants, dont la reconnaissance et l’assimilation favorise l’intégration et l’identification mais aussi la créativité et l’innovation au sein de cette culture. Ainsi, par le langage, la société façonne la pensée, la mentalité et la culture de l’individu. 

 

     Fait social par excellence, le langage crée les liens, favorise les échanges et assure l’intégration. Mais cela signifie-t-il que c’est un outil neutre et objectif ? Loin s’en faut, car le langage se trouve investi des passions, des divisions et des rivalités sociales.

 

 II   –  Langage et domination

     Le langage sera très tôt utilisé pour agir sur autrui. Le développement des cités grecques amène tout naturellement au premier plan le discours : pour agir, il faut persuader les citoyens, qui décident en dernier ressort. Apparaissent, au Ve siècle av. J.-C., des maîtres qui vont de ville en ville enseigner l'art du discours : ce sont les sophistes. Gorgias de Leontium (487-380 av. J.-C.), comme tous ces maîtres d’éloquence, s'est profondément intéressé à la thaumaturgie du langage, cet art d'agir sur les âmes et d'exercer sur elles un pouvoir. Pour lui, Discours est un grand roi, qui peut tout et fait tout. Rien ne saurait résister à ce grand tyran qui, avec un corps imperceptible, parachève les actes les plus « divins ». Dans la mise en scène qu’en fait Platon dans son Gorgias, il apparaît comme un cynique qui manie un art sans autre objet que de dominer les autres. Voici comment il définit la rhétorique : « Je veux dire le pouvoir de persuader par ses discours les juges au tribunal, les sénateurs dans le Conseil, les sénateurs dans l’assemblée du peuple et dans toute autre réunion de citoyens. Avec ce pouvoir, tu feras ton esclave du médecin, ton esclave du pédotribe (maître de gymnastique et d’hygiène du corps) et, quant au fameux financier, on reconnaîtra que ce n’est pas pour lui qu’il amasse de l’argent, mais pour autrui, pour toi qui sait parler et persuader les foules. » Si pour Gorgias, la rhétorique est « le bien suprême » c’est parce qu’elle permet de commander aux autres hommes dans la cité. On voit ici que la fonction sociale de communication est dévoyée, détournée au profit de l’égoïsme individuel. L’art de persuader par le discours devient une source prodigieuse de pouvoir qui offre à son détenteur un avantage décisif sur les autres citoyens, généralement mal armés pour y résister. La rhétorique est l’exemple même du discours perverti, car elle place le dialogue dans une perspective de prise de pouvoir sur l’autre. La question de la rhétorique reste une question de notre temps. Le pouvoir des médias est un pouvoir sans réel savoir. Il ne repose que sur un ensemble de techniques de communication.

     D’un autre point de vue, le pouvoir du langage peut être senti au niveau des processus de socialisation où il exerce un rôle de classification et parfois de cloisonnement des groupes sociaux. En même temps que les individus assimilent et des normes sociales de conduite à travers le langage, ils sont intégrés malgré eux dans des groupes socialement marqués et identifiables par opposition aux autres groupes sociaux (ouvriers, paysans, bourgeois…) De ce fait, l’accès d’un individu aux moyens de communication et l’utilisation effective qu’il en fait seront socialement déterminés. Du coup, par son parler (vocabulaire, syntaxe, prononciation…) l’individu se trouve attribuer une identité sociale qui révèle son origine et son appartenance. Ainsi, l’individu socialement catégorisé par son langage, se trouve enfermé dans une identité sociale dont il ne peut échapper. C’est ce qu’explique Roland Barthes dans Le Degré Zéro de l’Ecriture (1953) : «à l’intérieur d’une norme nationale comme le français, les parlers diffèrent de groupe à groupe, et chaque homme est prisonnier de son langage: hors de sa classe, le premier mot le signale, le situe entièrement et l’affiche avec toute son histoire. » Il est dès lors quasiment impossible de se détacher du sociolecte de sa propre classe, tellement c’est difficile d’effacer de son discours tous les indices de son appartenance sociale. Dans cette situation, deux réactions sont possibles : soit l’individu assume son identité sociolinguistique, soit il la conteste et tente une migration vers des formes de discours plus prestigieuses à ses yeux. Le sociolinguiste américain William Labov a mené une enquête en 1966 sur la stratification sociale de l’anglais à New-York. Il s’agissait d’isoler les variables linguistiques socialement pertinentes pour les corréler aux lignes de force principales de la société. Ses enquêtes montrent entre autres résultats que les membres des classes populaires tendent à se rapprocher de la manière de prononcer des classes privilégiées. Il en conclut que des pressions sociales s’exercent sur les formes linguistiques: elles sont soit de l’ordre du conscient, du volontaire, du maîtrisé, soit de l’ordre du non conscient, s’imposant alors à leurs usagers.   

     Ce rapport problématique des individus avec le langage de leur classe est symptomatique des rapports de domination sociale qui s’exercent dans et par la langue. Ces rapports sont analysés par le sociologue Pierre Bourdieu dans Ce que parler veut dire (1982). Critiquant la linguistique structurale et son approche abstraite du langage à travers la figure du « locuteur-auditeur idéal membre d’une communauté homogène » de Chomsky, il y oppose  le locuteur socialement défini, élément d’une communauté hétérogène, dans un cadre social non seulement compartimenté mais hiérarchisé. Les locuteurs sont inégaux devant la langue qu’ils maîtrisent plus ou moins bien : on distingue un français qu’on dit par exemple soutenu, correct, incorrect, familier, populaire, argotique, un français d'immigré, d'ouvrier, de paysan, de professeur …Etc. Le sujet parlant, bien qu’il ne soit pas divisé lui-même, vit cependant dans une société divisée, hiérarchisée, cloisonnée, c’est un sujet parlant dont la langue reproduit dans sa logique propre les traces de cette division et de cette hiérarchisation. Si la faculté de langage est le propre du genre humain, il y a dans l’utilisation de cette faculté à l’expression, des différences. Il y a des styles expressifs (syntaxe, lexique, registre) qui sont des pratiques langagières socialisées, éminemment variables et hétérogènes, qui sont mesurées à la norme de la langue dominante. Bourdieu introduit la notion de « marché linguistique »  pour expliquer la signification de la communication dans la société. Dans ce marché, l’échange linguistique est aussi un échange économique, où l’on ne parle pas seulement pour communiquer, mais pour s’assurer, dans un rapport de forces symbolique, un certain nombre de profits (être évalué positivement, cru, apprécié, admiré, obéi…etc.)  Les échanges linguistiques ne sont pas seulement des actes de communication entre égaux, entre pairs, ce qui supposerait égale la compétence  linguistique des locuteurs, mais ils sont « des rapports de pouvoir où s’actualisent des rapports de force entre les locuteurs et les groupes respectifs dont ils sont les agents ». La communication verbale implique désaccord, conflit, violence, négociation, résistance. Elle est le lieu de l’interaction verbale, lieu où s’inscrivent, dans et par la langue, des rapports de force.                                                                        

 

     Le langage est donc un instrument paradoxal. Bien qu’il soit un agent de liaison, d’échange et d’intégration, son usage dans la société n’est ni innocent ni inoffensif puisqu’il se transforme en facteur de manipulation, de division et de domination. Il devient donc révélateur des conflits sociaux qui traversent la société. Toutefois, ces tensions sociales ne peuvent se résoudre que par l’intermédiaire du langage qui devient alors dialogue.

 

 III  –  Langage, éthique et esthétique.

     Aujourd’hui, plus les sociétés se complexifient, plus les gens s’isolent et l’individualisme triomphe. Au meilleur des cas, les individus se réfugient dans  leurs petites différences ethniques ou idéologiques pour retrouver une certaine sécurité et un sentiment d’appartenance. Des îlots se constituent alors et le communautarisme s’installe avec son cortège d’incompréhension, de rejet, et de violence. Pour en sortir, il n’y a pas mieux que l’ouverture sur l’autre, briser la glace pour établir un véritable dialogue fondé sur le respect et la dignité de chacun. Le dialogue va servir justement à jeter les ponts entre les individus et les communautés pour parer à la déshumanisation issue de  l’isolement et de l’enclavement. Pour Hannah Arendt, c’est parce qu’ils peuvent parler ensemble sur ce qui les concerne tous que les hommes peuvent partager la même vie et le même monde. Le dialogue est pour elle bien plus qu’une condition de la vie en société, il est un critère majeur d’humanité. Dans Vies Politiques (1974), elle revient sur la notion d’amitié chez les Grecs : « seul un ‘parler-ensemble’ constant unissait les citoyens en une polis (une cité). Avec le dialogue se manifeste l’importance politique de l’amitié, et de son humanité propre ». L’amitié n’est pas seulement un phénomène de l’intimité, où les amis s’ouvrent leur âme sans tenir compte du monde et de ses exigences, mais elle consiste d’abord en un discours qui se soucie du monde commun, qui reste « inhumain », tant que les hommes n’en discutent pas en permanence. Plus fondamentalement, c’est le dialogue qui humanise le monde : « car le monde n’est pas humain pour avoir été fait par des hommes, il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue ». Ce qui fait vraiment de la société un espace humain, ce n’est pas le langage mis au service des appétits de pouvoir et de domination, ce n’est pas le langage qui divise et qui exclut mais le dialogue qui jette les ponts entre les humains.  

     Mais que doit-on entendre par dialogue ? Et comment garantir l’authenticité de l’échange social ? L’aptitude de dialogue implique le dépassement de l’égocentrisme, du dogmatisme et des préjugés pour tenter d’entendre ce que dit l’autre : condition pour que la confrontation des idées et des personnes soit créatrice et ne se transforme pas en fausse motivation pouvant conduire à des affrontements obstinés et violents. Les règles de libre confrontation et de vérification collective que les scientifiques ont su, à l’épreuve des faits, s’imposer, ne sont-elles pas au plus profond inspirées par cette sagesse ? Des règles analogues devraient jouer dans les autres sphères de réflexion et de décision. La théorie dialogique de « l’agir communicationnel » de Jürgen Habermas, qui se veut une sorte d’éthique de la discussion, cherche à élaborer des critères de réussite du dialogue. Pour le philosophe allemand, il existe une "raison communicationnelle" qui s’oppose à la raison strictement "instrumentale". La première a pour but d'abord l'intercompréhension entre les humains, particulièrement par le moyen du dialogue, alors que la seconde cible la maîtrise des choses. Ce mouvement rationnel qui aboutit à l'intercompréhension exige trois conditions nécessaires et complémentaires : il requiert que les locuteurs s’accordent à la  fois sur la vérité de leurs affirmations,  sur la justesse des normes qui président à leur interaction  et sur la sincérité de leurs propos (concordance entre paroles et actes).  Ainsi, quiconque parle à autrui dans le but de s’entendre avec lui suppose que les arguments qu’il avance peuvent être appréciés discursivement à la fois sous l’angle de la vérité objective, de la justesse normative et de la sincérité subjective, et qu’ils peuvent de la sorte être validés au sein d’un accord rationnel et librement consenti. Dans tous les cas, la fréquentation d'autrui s'effectue sur l'établissement d'un « consensus ». Dans cette « éthique du dialogue », autrui est moins envisagé sous l’angle de sa subjectivité que sous celui de la sociabilité. C'est plus la société davantage qu'autrui lui-même qui fait l'objet de cette réflexion. 

Mais au-delà de ces considérations éthiques, comment faire de l’échange social une source de plaisir ? Le dialogue réussi dépend aussi de la forme du discours et de l’énonciation. Celle-ci se rapporte non à la rhétorique qui vise la domination, mais à ce qu’on pourrait appeler une esthétique du dialogue. Autrement dit l’art de parler qui consiste à rendre l’échange agréable pour les deux parties. Il s’agit bien ici du plaisir qu’on éprouve en parlant à autrui ou en l’écoutant, car la société des hommes, c’est aussi cela. Le vocabulaire, le style, ou l’intonation peuvent être l’occasion de créations verbales et de jeux de langage (analysés par Wittgenstein), qui peuvent procurer une  jouissance verbale. C’est dans ce cadre qu’on parle de remarque succulente, de commentaire savoureux, ou de plaisanterie truculente. Et c’est en général pourquoi les gens apprécient la compagnie de certaines personnes douées pour la conversation. L’histoire littéraire nous apprend par exemple l’importance de l’art de parler dans la société aristocratique sous le règne de louis XIV. Dans les salons distingués  de l’époque, dominait l’idéal de  « l’honnête homme », qui se caractérisait, entre autre par ses qualités sociales, ses manières raffinées, sa maîtrise de l’art de parler. Bref il dispose de ce qu’on appelle généralement avoir de ‘l’esprit’, qualité qui réunit la raison et le goût, mais aussi l’effort et le plaisir. Dans Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient (1905),  Sigmund Freud s’est intéressé au « trait d’esprit » comme représentatif de la jouissance par la parole. « L’intention du trait d’esprit est de produire du plaisir », explique-t-il, mais le mot d’esprit revêt aussi une fonction sociale : « Personne ne peut se contenter d'avoir fait un mot d'esprit pour soi seul » soulignait Freud, qui trouvait que cette activité de la pensée était « la plus sociale de toutes les prestations psychiques tendant au plaisir ». Le mot d'esprit, en procurant du plaisir partagé, va consolider la relation sociale, ou initier la possibilité d'un nouveau lien, une complicité nouvelle. Ce qui crée le lien social ici, ce n’est pas simplement le langage, mais une forme et un agencement particulier du discours qui font appel à la fois à l’intelligence et à la sensibilité.

 

     Ainsi, langage et société sont intimement liés. Grâce au langage la société se forme, s’anime et se perpétue. Paradoxalement, c’est aussi par le langage que ses membres sont divisés, manipulés et dominés. Étrangement, ce n’est que par lui qu’ils peuvent retrouver la paix, l’entente  et le plaisir de vivre ensemble. L’ambivalence de cet outil magnifique fait de lui à la fois le ciment de la société, le creuset des rivalités sociales et l’agrément de la vie commune. Aujourd’hui, les échanges symboliques, généralisés et démocratisés grâce aux nouvelles technologies, bouleversent les notions de société et de langage. Sur l’immense toile virtuelle, des individus géographiquement éloignés fondent de nouvelles communautés qui ont leurs normes, leurs codes et leurs valeurs propres. Mais s’agit-il encore de ‘‘sociétés’’ virtuelles ? Les récentes révoltes de la jeunesse du monde arabe ont démontré que ce qu’on appelle justement les ‘‘réseaux sociaux’’ sont d’une redoutable efficacité sociale et politique. Ils ont rendu possible  le triomphe des idéaux humains de liberté et de justice sur  la servitude et la tyrannie.

 

Dissertation de culture générale rédigée par : Abdelbasset Fatih, professeur agrégé de lettres modernes, enseigne le français et la culture générale en CPGE économiques, au lycée Omar El Khayyam à Rabat. 

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